Vers midi, nous montons au pont dix, OceanView Café, pour
déjeuner. De nombreux convives semblent s’être donné rendez-vous au même
moment. André désigne une table. Puis le trou. Je regarde autour de moi et je
ne le vois plus. Je ne sais pas ce qui se passe. J’ai comme un moment de
panique. Une angoisse me saisit. Ne le voyant plus, je fais le tour du buffet.
Je ne reconnais plus les visages. Je n’arrive plus à mettre de noms derrière
tous ces visages. C’est vraiment un moment d’intense frayeur. Je fais deux fois
le tour d’un sens puis de l’autre sens mais je suis bloqué. Je doute que je puisse
repérer André dans ce flot de garçons qui déambulent autour du buffet. Puis je
le vois à une autre table. C’est l’incompréhension. Je pense qu’il n’a pas
compris ce qui s’est passé. Je suis bloqué dans mon angoisse et n’arrive pas à
mettre des mots dans l’instant. Je suis paralysé. Le désagréable moment reste
en filigrane pendant un bon moment pendant la journée.
À treize heures, nous descendons du navire. Peu de souvenirs viennent rafraîchir notre mémoire. Nous avons effectué au moins deux escales dans
la ville d’Ibiza mais nous trouvons peu d’indices qui permettent de nous
remémorer quelques anecdotes. Nous prenons un taxi qui nous conduit au centre
de la cité. Il nous laisse juste à l’entrée de la zone touristique. Déjà de
nombreux visiteurs déambulent dans les rues.
Sans carte, nous laissons notre instinct nous conduire. Sous
une arche, j’aperçois une amphore marron abandonnée sur le sol, un panache de
Bougainvilliers aux teintes fuchsia gisant par terre et une tige s’appuyant
contre le mur posé à l’intérieur du vase. Nous continuons jusqu’à découvrir
l’entrée de la ville ancienne. Nous passons sous une grande porte trouée dans
l’épaisseur de la muraille pierreuse.
Nos pas nous amènent vers la première fortification qui
domine le port de plaisance là où s’agglutinent les touristes. Le soleil
vitrifie le sol glissant à force d’être foulé par des millions de visiteurs. La
cathédrale domine le sommet de la colline où cascadent les habitations
essentiellement claires. Nous longeons les murs épais de pierre jusqu’à la
Place d’Espagne.
Nous trouvons un passage à l’intérieur de la muraille qui
nous conduit vers le fortin de Sant Bernât. La falaise de pierre nous écrase de
sa hauteur. Nous longeons la côte puis retournons dans la forteresse. Nous
atteignons le fortin de Sant Jordi qui domine la mer. Les rayons solaires
balaient toute ombre sur la plateforme et la lumière aveugle sauvagement nos
pauvres yeux. Le sol devient glissant par endroit, pierres patinées par des
millions de pas.
Nous atteignons le fortin Sant Jaume qui offre une vue sur
les plages d’Ibiza et son cortège d’immeubles se dressant sur la côte comme un
diadème de béton. Le chemin s’incline vers le bas de la vieille cité. Nous
effectuons une marche prudente vers le Fortin de Sant Pere. Là, nous
rencontrons un couple de garçons qui s’abrite derrière des ombrelles
japonaises. Il se fait photographier près des remparts en agitant leur
parapluie de papier coloré.
Nous bouclons le tour de la ville en passant de gant le Mace
(le musée d’arts contemporains d’Ibiza).
En sortant par la porte principale flanquée au sommet de
l’arche des armoiries de la Catalogne, nous nous souvenons du Marché au centre
de la place sa forme de temple romain et ses colonnades. Nous continuons de déambuler dans la ville envahie par des touristes comme nous. Finalement,
devant le port de plaisance, nous nous installons à une table au bar Mary y Sol
pour déguster deux smoothies, un « Detox » pour André et un
« Peace & Love » pour moi. Nous observons la vie s’agiter autour
de nous.
Après avoir siroté nos deux boissons, nous retournons à la
tête de taxis pour en prendre un afin de retourner au navire. Le trajet nous
semble moins long. Nous trouvons à la station maritime la distance entre le
port et le centre d’Ibiza, environ quatre kilomètres et il estime une marche de
quarante-cinq minutes à pieds. J’en doute sous le soleil, je pronostique plus
une bonne heure. Avant d’entrer dans le navire, nous voyons un chat sombre
s’étirer sur le sol. Tranquillement, il regarde les voyageurs passer.
À 20h30, la compagnie de danse du navire celebrity
Constellation Elyria production Show propose son spectacle. Ce dernier nous
transporte pour un moment dans un monde où l’imagination, le féérique
remplacent notre univers si froid, si raisonnable. Les deux principaux
narrateurs représentent la magie avec un sorcier dont le visage est caché
dessous un vaste capuchon et son serviteur qui est coiffé d’un crâne humain sur
la tête, revêtu d’un tutu noir et d’une voilette sombre. Ils content les
parties humoristiques et aussi les moments plus « dramatiques » du
spectacle.
Au début, sous une lumière bleue, deux sirènes attirent les
navires par leur chant. Elles sont accompagnées l’une par une servante et
l’autre d’un serviteur, tous les deux portent des cornes de béliers. Ils sont
là pour conduire les victimes dans le royaume sous les flots.
Les captifs travaillent pour une reine sombre qui tombe
amoureuse d’un marin. Elle désire son amour en retour en vain. Alors elle en
fait un pantin, préférant un amour manipulé qu’un refus. Finalement elle se
rend compte de son erreur, cœur emprisonné n’est pas réel.C’est un ersatz d’un
sentiment, une illusion. Imposer sa volonté ne lui apporte qu’une existence
sans couleur, le sombre.
Puis la reine des sirènes s’élève dans les airs en traînant
une longue robe blanche qui s’étend comme une vague crémeuse sur l’océan. Elle
chante avec le marin habillé d’un collant noir, d’un corset sombre et d’un
débardeur ajouré. Le dialogue entre les deux chanteurs s’effectue sur une
interprétation d’un titre de Madonna.
Les petits êtres marins virevoltent dans les airs, deux
garçons en tenue minimaliste s’entrelacent suspendus par un fil. Puis le jeu
continue avec un couple plus conventionnel. Après bien des péripéties, un
certain amour triomphe, un peu trop traditionnel au goût du public pour qu’il
emporte son suffrage et son enthousiasme. Le mariage au couleur rouge
s’annonce et la musique de Madonna est de nouveau à l’honneur.
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